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LA SÉCURITÉ ÉNERGÉTIQUE AU ZIMBABWE

La réalisation de la sécurité énergétique demeure une question pressante à l’échelle africaine. La conférence Africa Oil and Power (” AOP “) de cette année qui a eu lieu à Cape Town a réuni des ministres africains, des hauts fonctionnaires et des cadres supérieurs d’entreprises du secteur privé qui couvrent l’ensemble de la chaîne de valeur énergétique, afin de discuter de la meilleure façon de développer le secteur énergétique africain à travers la privatisation et les coalitions énergétiques. Les suggestions ne se limitaient pas uniquement à la coopération du secteur privé, mais aussi à la coopération régionale au niveau gouvernemental ainsi qu’à la collaboration entre le secteur privé et le secteur public. A la lumière de la conférence de l’AOP, nous avons réfléchi au besoin permanent de sécurité énergétique au Zimbabwe et, nous présentons ici nos observations sur les coalitions actuelles et l’éventuel impact de la privatisation de l’énergie.

• Contexte général
Dans le secteur zimbabwéen de l’électricité, l’État était de coutume, seul responsable de la construction, du financement et de l’exploitation des infrastructures nécessaires à la production et à la distribution d’énergie. L’une des plus grandes entreprises parapubliques du Zimbabwe est la Zimbabwe Electricity Supply Authority (” ZESA “) qui produit, transporte et distribue de l’électricité au Zimbabwe à travers ses filiales, la Zimbabwe Power Company (” ZPC “) et la Zimbabwe Electricity Transmission and Distribution Company (” ZETDC “). Il y a eu rapide progression jusqu’en 2018 où, selon NewsDay, le pic de la demande actuelle d’électricité du Zimbabwe est passé de 2200 MW il y a dix ans à 1600 mégawatts (“MW”) en raison de la désindustrialisation pendant la récession de 1999-2008. Malgré cette baisse, il est encore difficile de répondre à la demande d’énergie. En outre, la Zimbabwe Energy Regulatory Authority (” ZERA “) a révélé que 13 producteurs indépendants d’électricité (” IPP “) exercent leurs activités à l’échelle nationale, avec une production de 130 mégawatts (” MW “) d’électricité et une contribution de 2 % à l’approvisionnement énergétique du réseau national.

• Pourquoi est-ce important ?
Ces chiffres montrent que le Zimbabwe, comme la plupart des pays africains, n’a pas encore atteint la sécurité énergétique, définie par l’Agence internationale de l’énergie (” AIE “) comme ” la disponibilité sans interruption de sources d’énergie à un prix abordable “. Naturellement, la question qui suit est celle-ciː “Comment y parvenir”. La solution la plus connue est la privatisation !

• Alors…. Privatisons tout simplement !
Le cadre juridique de l’électricité au Zimbabwe est l’un des plus libéralisés d’Afrique. En ce qui concerne le Règlement de 2008 sur l’octroi de permis concernant l’électricité [Décret 103 de 2008], les sociétés constituées ou enregistrées en vertu de la Loi sur les sociétés[24:03] peuvent demander des permis de production, de transport et de fourniture en gros ou de distribution et de vente au détail, permettant ainsi à un IPP de vendre directement à l’utilisateur final. Une demande croissante et une mobilisation des ressources limitées de l’Etat ont entrainé l’émergence de robustes fournisseurs alternatifs d’énergie tels que les IPP. Cela a aussi attiré les institutions de financement du développement (” IFD “) et d’autres bailleurs multilatéraux. L’importance et la pertinence des bailleurs de fonds privés et quasi privés dans le développement des projets énergétiques sont désormais bien comprises et le Zimbabwe ne fait certainement pas exception.

• Mais à quel prix ?
Les IFD offrent des financements à des conditions commerciales, ce qui est souvent considéré comme “onéreux “. Les prêts aux IPP sont évalués en fonction du risque lié au pays, qui comprend des questions telles que la nationalisation ou l’expropriation, le risque lié au change, la capacité de paiement de l’acheteur et la capacité d’envoyer des fonds dans la devise libellée. Tous facteurs qui, en raison du climat économique et politique actuel du Zimbabwe, font qu’il est de plus en plus difficile pour les IPP de soutenir la concurrence de la ZPC de l’État. Bien qu’ils soient souvent mieux placés pour fournir efficacement des services énergétiques aux consommateurs, les IPP ne sont pas motivés pour la fourniture de ces services, à moins qu’ils ne soient économiquement rentables et qu’ils se traduisent par un retour sur investissement.

Afin de créer un environnement favorable à la croissance des IPP et de se rapprocher davantage de la sécurité énergétique, le rôle de ZESA dans le transport de l’électricité doit également être revu. Actuellement, les IPP doivent payer des frais de transmission à ZETDC pour fournir de l’électricité au consommateur. Théoriquement, ZPC est également tenue de payer la même redevance à ZETDC, mais en réalité, il n’y a pas de redevance étant donné qu’il s’agit de deux filiales appartenant entièrement à ZESA. ZESA a l’avantage supplémentaire d’exploiter des centrales électriques historiques, telles que Kariba et Hwange. Les coûts de production de ces “centrales historiques” ne représentent qu’une fraction des “coûts des nouvelles installations”, de sorte que ZESA est en mesure d’offrir des tarifs subventionnés aux consommateurs, ce qui permet difficilement aux IPP de proposer les mêmes prix compétitifs, limités qu’ils sont par le remboursement des prêts et les frais de transmission.

• Qu’en est-il du SAPP ?
Créé au Zimbabwe et fondé en 1995, le Pool Energétique d’Afrique Australe (” SAPP “) est une coopération des sociétés nationales d’électricité en Afrique australe. Les membres du SAPP ont créé un réseau électrique commun et un marché de l’électricité dans la région de la Communauté de développement de l’Afrique australe (” SADC “). Le SAPP facilite le développement d’un marché de l’électricité compétitif dans la région de la SADC, donne à l’utilisateur final le choix du fournisseur d’électricité et assure un développement énergétique durable. Le SAPP est l’un des modèles de collaboration régionale, étant l’organisme de partage de pool énergétique le plus réussi en Afrique. Grâce au SAPP, le Zimbabwe a souvent réussi à atténuer les pénuries d’énergie. L’énergie au Zimbabwe ne provient donc pas seulement de ZESA, mais aussi des IPP et du SAPP.

L’essentiel du commerce transfrontalier d’électricité du SAPP est régi par des contrats bilatéraux fixes de coopération qui couvrent généralement une période de 1 à 5 ans ou plus. Ces accords garantissent la sécurité de l’approvisionnement mais ne sont pas suffisamment souples pour répondre aux différents aspects de la demande et des prix. En 2006, le système du Day-Ahead Market (” DAM “) a été mis en œuvre pour fonctionner parallèlement au marché bilatéral et soutenir les variations à court terme, permettant ainsi une certaine flexibilité. Si un pays a un excédent d’électricité, il peut offrir son excédent à quiconque veut l’acheter, en vertu du protocole du SAPP. Suivant les modifications apportées aux accords qui régissent les opérations du SAPP, les IPP peuvent devenir membres du SAPP, ce qui signifie que les acteurs privés tels que les mines peuvent acheter de l’électricité directement à tout producteur du SAPP, y compris les IPP d’autres juridictions. Le DAM permet également la flexibilité du pouvoir d’achat au comptant pour une courte période, par exemple 2 jours.

Cependant, l’inconvénient est le coût associé. DAM fixe les prix en fonction des offres de production et de transactions d’énergie qui sont offertes à l’avance au SAPP. Le vendeur ne cédera son électricité qu’à un prix qu’ils ont fixé ou même plus élevé, puisqu’il y a des acheteurs qui auront offert un prix plus élevé. Par conséquent, tandis que le DAM crée une ouverture pour les IPP sur le marché tout en fournissant une source alternative d’énergie, l’énergie du SAPP doit être suffisante et plus rentable.

• Les IPP, la solution pour la sécurité énergétique
Le Zimbabwe pourrait évoluer vers la sécurité énergétique par divers moyens.
Premièrement, si ZPC et ZETDC deviennent des entités autonomes avec ZERA comme régulateur, la transparence et l’accès des IPP au marché pourraient être améliorés. Par exemple, à l’heure actuelle, ZETDC fixe les tarifs pour tous les producteurs d’électricité. Théoriquement, la collaboration étroite de ces entités signifie que ZPC pourrait avoir l’avantage d’offrir des tarifs subventionnés par le biais de mécanismes internes au niveau de ZESA Holdings, ce qui permettrait éventuellement à ZESA d’affecter des recettes de ZETDC à ZPC sous forme de prêt interne à la société. Avec ZERA comme superviseur, toute subvention qui pourrait être récupérée serait recouvrée par ZERA et serait disponible aussi bien pour ZPC que pour les IPP. En outre, séparer ZETDC de ZPC revendrait à assujettir tous les producteurs d’électricité à la taxe de transmission, ce qui permettrait aux IPP d’offrir des prix compétitifs aux consommateurs et d’accéder aux consommateurs de premier rang. Alors que le cadre juridique permet aux IPP d’obtenir des permis de transport, la réalité est que ZETDC peut acquérir des terrains dans l’intérêt public et connecter directement ses clients. Puisqu’elles ne sont pas des entités appartenant à l’État, les IPP sont d’autre part limités par le temps et l’argent qui leur est nécessaire pour obtenir diverses approbations. En principe, ZETDC pourrait toujours être propriétaire des lignes de transport, car elle a la capacité d’étendre le réseau, mais les IPP et ZPC auraient les mêmes chances d’accéder à ce réseau. Bien que ZPC soit en mesure de conserver un avantage concurrentiel grâce à la propriété et à l’exploitation de centrales historiques qui sont entièrement payées et dont les coûts de production sont moins élevés, l’environnement serait plus propice à l’entrée et à la concurrence des IPP.

Deuxièmement, conformément au thème de la Conférence AOP de cette année, les acteurs privés doivent collaborer. Cela pourrait se faire efficacement par le partage des infrastructures. Par exemple, que les réseaux numériques et électriques connectent les consommateurs par les mêmes moyens. Comme le souligne un article de la Banque mondiale paru en mai 2018, ” les deux nécessitent de vastes réseaux de distribution, mais le coût de construction ou d’extension de ces réseaux est important. En partageant des réseaux et en travaillant ensemble, ces deux secteurs peuvent s’entraider de sorte à atteindre les objectifs d’accès et de qualité des services tout en partageant les coûts “. La réduction des coûts grâce au partage des infrastructures pourrait se traduire par des tarifs subventionnés et plus d’opportunités pour les IPP d’entrer sur le marché traditionnel de l’énergie. Pour apaiser la crainte inhérente mais erronée, que le partage des infrastructures entraîne le fait que nul n’en est propriétaire, le gouvernement devrait conserver la propriété des infrastructures de transport de l’électricité tout en permettant aux IPP d’exploiter et d’entretenir ces infrastructures. Enfin, en ce qui concerne le SAPP et le DAM, la mise en place d’IPP dans différentes juridictions pourrait atténuer le tarif des primes du SAPP, par exemple, que les petits fournisseurs d’électricité se concentrent sur l’approvisionnement des consommateurs domestiques et que la fourniture de la charge de base provenant de la région aille aux gros utilisateurs comme les mines et le secteur industriel, assurant ainsi la possibilité de maintenir un approvisionnement électrique aux consommateurs domestiques et aux industries avec moins d’implications en termes de coûts.

En fin de compte, en Afrique, les IPP sont les mieux placés pour garantir l’énergie, en termes d’argent et de capacité. Il s’ensuit que les inhibiteurs des IPP sont des freins à la sécurité énergétique. Pour parvenir à la sécurité et à la durabilité énergétique, il faut non seulement établir des projections précises concernant la capacité de la production d’électricité à suivre la croissance économique et démographique, mais il faut aussi déréglementer le secteur privé pour permettre l’entrée des IPP sur le marché.

La durabilité ne se limite pas à la disponibilité de l’électricité, mais aussi à son coût et à son accessibilité. Les pools d’électricité témoignent de la puissance de la collaboration, mais pour que l’accès à l’électricité soit moins coûteux, il faut que les IPP et les services publics nationaux collaborent. En permettant aux IPP d’approvisionner les utilisateurs modestes tandis que les entités comme ZESA fournissent la haute tension aux grands consommateurs, le Zimbabwe et le reste de l’Afrique se rapprocheraient davantage de la durabilité et de la sécurité énergétiques.

Author: Lloyd Manokore, Rainor Robinson et Tashinga Bvekerwa